De la radio communautaire en télétravail, oui mais…

De plus en plus d’entreprises font du télétravail la nouvelle norme pour leurs salariés. Les radios prendront-elles éventuellement cette voie elles aussi ? En tout cas, si l’on souhaite y parvenir, il faudra abattre bien des obstacles.

Les vertus du travail chez soi

Après le confinement du printemps dernier, de nombreux animateurs bénévoles, ou même salariés, ont avoué à la direction de leur station qu’ils avaient beaucoup apprécié faire leur émission en direct de la maison.

Comment pourrait-on leur en vouloir ?

Ne pas devoir prendre la voiture pour se rendre au studio et animer son émission en pyjama chez soi. N’est-ce pas merveilleux ?

De tels avantages pèseront sans doute dans la balance de bien des candidats lorsqu’ils auront à choisir entre tel emploi ou tel autre dans le futur.

Au Québec à titre d’exemple, le ministre du Travail, Jean Boulet, recommandait d’ailleurs récemment aux employeurs d’échafauder des plans pour baliser le télétravail.

Techniquement, il serait tout à fait possible pour une station radiophonique, même de taille relativement grosse, d’opérer à distance avec des animateurs qui travaillent tous chez eux.

Déjà, la syndication de contenu est une formule largement répandue dans plusieurs radios du globe, depuis de nombreuses années.

Les grandes entreprises en tout cas s’y mettent

La compagnie Dell, l’un des plus grands manufacturiers d’ordinateurs au monde annonçait en août dernier que la grande majorité de ses 165 000 salariés ne retourneraient jamais au bureau sur une base régulière.

À peu près 60 % du personnel travaillera désormais à la maison et ne se rendra au bureau qu’un ou deux jours par semaine.

D’autres grandes sociétés ont elles aussi annoncé qu’elles encourageraient le télétravail.

Même Twitter précisait, dès le mois de mai, que certains employés n’allaient plus retourner dans les locaux de l’entreprise, et ce, même après les mesures de confinement.

Quand la pandémie a frappé soudainement le printemps dernier, qui d’entre-vous auraient parié que nous allions quitter le bureau pendant des semaines, voire des mois dans certains cas ?

Ce qui est bon pour pitou l’est-il toujours pour minou ?

Dans un article paru récemment, la directrice générale de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés (CRHA), Mme Manon Poirier affirmait qu’au terme de la pandémie, le télétravail restera dans plusieurs secteurs d’activités.

Elle ne disait pas qu’il serait généralisé. Néanmoins, comme le ministre Boulet au Québec, elle évoquait le besoin pour les entreprises d’adapter leurs méthodes de gestion afin de faire face à cette nouvelle réalité.

On dit souvent chez nous, ce qui est bon pour pitou l’est aussi pour minou. Une façon bien imagée de dire que si c’est bon pour l’un, ce l’est souvent pour l’autre.

Donc, si c’est bon pour les salariés de Dell et Twitter, le serait-ce aussi pour les salariés de radios comme les nôtres ?

Peut-être, mais…

Est-ce logique et surtout faisable pour de petites organisations comme les nôtres de mettre en place des mesures de télétravail généralisées ?

D’autant que les avis sont partagées sur la question, comme le relève cet article.

Moi-même, j’ai toujours pensé qu’à part de rassembler des voix autour d’une programmation commune, une radio communautaire était aussi un lieu physique, un carrefour des arts et de la culture où les idées s’entremêlent.

L’expression « radio communautaire » ne vient-elle pas d’ailleurs de la notion de communauté ?

Je me trompe peut-être, mais c’est ma façon de voir les choses.

Bon, d’accord. Faisons abstraction des vertus du télétravail quelques instants.

Ne parlons plus du trafic qui fond à vue d’oeil sur les routes et les ponts depuis la pandémie. Ni du plaisir d’animer son émission chez soi habillé en pyjama ou en pantalon de jogging.

La question est de savoir si des radios communautaires comme les nôtres sont équipées pour embrasser cette nouvelle réalité du travail, comme les Dell et Twitter de ce monde.

Ce qui est bon pour les 165 000 salariés de Dell l’est-il aussi pour un média communautaire d’à peine 4 ou 5 employés et une douzaine d’animateurs bénévoles ?

Aux niveaux des ressources logistiques, financières, matérielles, etc.

On peut se poser la question, certes. N’empêche qu’il faudra aplanir plusieurs difficultés si l’on souhaite y parvenir.

Réfléchir avant de crier au génie

J’en conviens, les solutions existent. Dans pratiquement tous les secteurs d’activités de l’entreprise. De la vente à la facturation. Du journalisme à la mise en ondes.

Ces solutions requièrent toutefois, dans bien des cas, des ressources qui ne sont pas toutes à la portée de petites organisations comme les nôtres.

Comment s’assurer entre autres que toute la réseautique se fasse harmonieusement et sécuritairement, si l’on n’a pas de techniciens spécialisés pour assurer l’installation et la maintenance ?

Au cours des derniers mois, les cas de piratage informatique sont montés en flèche depuis la pandémie en raison du télétravail. Notamment à cause de réseaux peu sécurisés et de mises à jour oubliées.

Ça vous intéresse de devoir refaire tout votre catalogue musical pour du piratage informatique, comme cette radio floridienne ? Parce qu’un de vos contractuels aurait été exposé à un virus informatique introduit malgré lui dans votre serveur local ?

Et, les travailleurs évolueront-ils chez eux dans un environnement où l’ergonomie des plans de travail et la sécurité seront assurées avec le même sérieux qu’au bureau ?

Pas facile de déterminer si une chute dans un escalier est bel et bien imputable au travail de l’employé, et non à la corvée de lavage qu’il effectuait entre deux sessions d’enregistrement.

Comment être compétitif et efficace chez soi d’autre part, si l’on ne dispose ni de la vitesse, ni de la bande passante requises pour envoyer nos productions sonores à la station ?

D’ailleurs, qui paiera la facture d’internet ? Ces frais devraient-ils être à la charge du salarié, même si plus de la moitié de l’utilisation servira à acheminer des données numériques à la station ?

Et qui déterminera qu’un “congé parental” est nécessaire ou futile, alors qu’on est déjà chez soi de toute façon ?

Ce ne sont qu’une infime partie des nombreuses questions auxquelles il faudra répondre. Des préoccupations pourtant bien réelles.

Je ne dis pas que c’est complètement fou, ni que ce serait irréalisable dans un avenir prochain.

Mars, avril et juin nous ont prouvé qu’on pouvait faire de petits miracles. Souvent à la sauvette, comme on dit.

Mais s’il s’agit de la réalité vers laquelle on se dirige à long terme, et que nos radios et le personnel y aspirent vraiment, il faudra y réfléchir plus tôt que tard.

Parce que les obstacles sont encore beaucoup plus nombreux qu’ils n’y paraissent a priori.

Simon Forgues

Diplômé en animation radio/télé au début des années 1990, il a œuvré pendant près d'une vingtaine d'années dans diverses stations de radio et a cumulé également des tâches en coordination musicale et à la programmation. Il est aujourd'hui directeur des communications à l'ARC du Canada où il s'occupe notamment de la présence web.

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